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La révolte des Atlantes
Dix mille ans avant notre ère, dit-on, mais plus vraisemblablement vers 900 av. J.-C., à la fin de l’âge du bronze, « dans les temps qui suivirent, eurent lieu de grands tremblements de terre et des inondations. Et, en un seul jour, en une seule nuit, tout ce qu’il y avait de guerriers chez vous fut englouti à la fois dans la terre entrouverte, l’île Atlantide disparut sous la mer, et c’est pourquoi, aujourd’hui encore, on ne peut parcourir, ni explorer cette mer, la navigation trouvant un insurmontable obstacle dans la quantité de vase que l’île a déposée en s’engloutissant ». Cette information se trouve dans le Timée de Platon, philosophe athénien disciple de Socrate, qui vécut de - 429 à - 347 : dans ce dialogue, sans doute l’un des plus importants avec Le Banquet, il rapporte les paroles d’un certain Critias, descendant du sage Solon (- 640 / - 558), célèbre législateur d’Athènes. Critias précise bien que cette information provient des manuscrits qu’a laissés son ancêtre après son voyage en Égypte où il a reçu les enseignements des prêtres de Saïs. On voit que cette allusion à une catastrophe qui aurait frappé le monde à une date reculée (et difficile à situer) n’est pas de première main, ce qui n’est pas sans imposer d’innombrables réserves.
On a souvent accusé Platon d’avoir inventé de toutes pièces le mythe de l’Atlantide afin d’en faire une illustration concrète de ses théories sur les sociétés humaines[103]. Mais la disparition de « l’île Atlantide » n’est pas un phénomène unique dans l’histoire du monde, pas plus que le déluge biblique ou babylonien : cela fait partie des cataclysmes naturels qui ont secoué l’univers depuis des millions d’années. Le tout est de savoir comment et pourquoi les traditions humaines ont accroché ces phénomènes à une révolte contre les dieux – quels qu’ils soient – suivie d’un châtiment divin exemplaire.
Si certains commentateurs considèrent que l’histoire de l’Atlantide est une fiction créée par Platon, beaucoup d’autres, et c’est la majorité, ont pris le texte à la lettre et cherché assidûment sur le terrain les traces de cette mystérieuse région engloutie « en un seul jour et en une seule nuit ». Et là, les hypothèses vont bon train ! De l’île de Santorin, en pleine Méditerranée, à l’île d’Héligoland dans la mer du Nord, en passant par le Sahara, les Açores, les Sargasses et les Caraïbes, le pays de Lyonesse, au sud-ouest de la Cornouaille britannique, le sud-ouest de l’Irlande, les identifications se succèdent, et toutes peuvent avoir une part de réalité. Après tout, on sait que l’île volcanique de Santorin a été le théâtre d’un grand bouleversement géologique qui coïncide avec l’invasion de mystérieux « peuples de la mer » déferlant sur l’Égypte et la Méditerranée orientale.
En effet, toujours sous la caution de Critias, « nos livres [égyptiens] racontent comment Athènes détruisit une puissante armée qui, partie de l’océan Atlantique, envahissait insolemment et l’Europe et l’Asie. Car alors, on pouvait traverser cet océan ». Le texte est on ne peut plus clair : on pouvait alors traverser cet océan. De plus, il est bien établi que ces envahisseurs venaient de l’Atlantique. Alors pourquoi chercher l’Atlantide ailleurs ? Il faut en revenir au Timée à propos de cet océan au-delà du détroit de Gibraltar où, toujours d’après le prêtre de Saïs, « se trouvait une île, située en face du détroit que vous appelez, dans votre langue, les Colonnes d’Hercule. Cette île était plus grande que l’Asie et la Libye réunies[104]. Les navigateurs passaient de là sur les autres îles et de celle-ci sur le continent qui borde cette mer, vraiment digne de ce nom. Car pour tout ce qui est en deçà du détroit dont nous avons parlé, cela ressemble à un pont dont l’entrée est étroite, tandis que le reste est une véritable mer, de même que la terre qui la borde est un véritable continent ».
Mais si la localisation semble évidente, au-delà des colonnes d’Hercule, c’est-à-dire dans l’océan Atlantique (et peu importe l’endroit exact), la datation de la catastrophe est plutôt incertaine. Dans le texte de Platon, c’est 9 000 ans avant Solon, ce qui ramène au début oriental du néolithique. Or, à cette époque lointaine, la cité d’Athènes n’existait pas et ne pouvait en aucun cas s’opposer à la brutale invasion des « peuples de la mer » dont il est question non seulement dans le texte de Platon, mais aussi dans les documents égyptiens. Qui étaient ces peuples qui ont mis en péril tout le Proche-Orient ? Personne ne peut le dire, mais les dix millénaires avant notre ère peuvent correspondre à une certaine réalité. Cependant, la mention du rôle d’Athènes dans cette lutte contre les envahisseurs paraît anachronique puisque les Grecs, Achéens ou Doriens, n’avaient pas encore occupé la péninsule hellénique et, a fortiori, ne pouvaient pas s’être déjà établis sur l’emplacement futur d’Athènes. Quelque chose ne va pas dans la chronologie de Platon, et si l’on admet qu’il relate un événement très ancien, on ne peut que rajeunir celui-ci et le placer à la fin de l’âge du bronze, c’est-à-dire vers 900 avant notre ère, période qui a vu de grands bouleversements climatiques et une montée brutale des eaux consécutive à un réchauffement de l’atmosphère terrestre.
Il faut bien se rendre compte que les informations de Platon proviennent d’une série de transmissions plus ou moins hasardeuses : d’abord le prêtre de Saïs, interlocuteur de Solon, qui parle d’après des livres anciens, puis Solon l’Athénien qui laisse des manuscrits sur ce sujet, manuscrits légués à sa famille, lus et interprétés par Critias, un siècle plus tard, qui s’exprime devant Socrate, et dont les paroles sont transcrites par Platon. Cela fait beaucoup d’intermédiaires, avec tous les risques de déviances ou d’incompréhensions que cela comporte.
D’ailleurs, Platon, qui n’est absolument pas dupe de ce qu’il raconte, avertit honnêtement ses lecteurs des altérations inconscientes ou volontaires qui auraient pu se glisser dans le récit. C’est encore Critias qui est censé parler : « Je dois vous prévenir qu’il ne faut pas vous étonner de m’entendre souvent donner des noms grecs à des barbares : en voici la raison. Lorsque Solon songeait à faire passer ce récit dans ses poèmes, il s’enquit de la valeur des noms, et il trouva que les Égyptiens, qui les premiers écrivirent cette histoire, avaient traduit le sens de ces noms dans leur propre idiome. À son tour, il ne s’attacha aussi qu’à ce sens, et le transporta dans notre langue. Ces manuscrits de Solon étaient chez mon père. Je les garde encore chez moi et je les ai beaucoup étudiés durant mon enfance. Ne soyez donc pas surpris de m’entendre moi-même employer des noms grecs. Vous en savez la raison » (Platon, Critias). Et la transposition a fatalement joué sur bien d’autres détails que les noms. Il faut en tenir compte si l’on veut essayer de comprendre la mystérieuse histoire de l’Atlantide. Jusqu’à présent, on a voulu présenter cette Atlantide comme un pays doté d’une architecture sophistiquée, dans un cadre de civilisation qui ressemble fort à celui de la Grèce classique. En aucun cas il ne faut oublier que le texte de Platon est à la portée des Athéniens du IVe siècle avant notre ère, et que ceux-ci se moquaient éperdument de toute reconstitution historique de faits qui s’étaient déroulés en des siècles et même en des millénaires auparavant.
Critias se lance dans une longue description de l’île Atlantide : « Nous avons déjà dit que, lorsque les dieux se partagèrent la terre, chacun d’eux eut pour part une contrée, grande ou petite, dans laquelle il établit des temples et des sacrifices en son honneur[105]. L’Atlantide échut donc à Poséidon. Il plaça dans une partie de cette île des enfants qu’il avait eus d’une mortelle. »
C’est donc, selon Platon, Poséidon qui est le fondateur de l’Atlantide. Que recouvre exactement le nom grec de Poséidon ? Dans la tradition hellénique la plus ancienne, Poséidon – assimilé ensuite avec le Latin Neptune, dont le nom se réfère à la même racine indo-européenne qui a donné navis (bateau) et nauta (matelot) – est le dieu des frémissements du sol, autrement dit des tremblements de terre, des tempêtes et des raz de marée. C’est peu à peu qu’il a pris la place de Nérée pour devenir lui-même le dieu de la mer, surtout de la mer déchaînée. Tout au cours de son périple tourmenté sur la Méditerranée, Ulysse en sait quelque chose. On verra que ce patronage de Poséidon – ou d’un dieu indigène inconnu qui se cache derrière lui – justifie la catastrophe qui détruira l’île Atlantide en un seul jour et en une seule nuit.
Critias n’est pas avare de détails, à la fois sur la fondation du « royaume » de l’Atlantide et sur la configuration du terrain : « C’était une plaine située près de la mer et, vers le milieu de l’île, la plus fertile des plaines. À cinquante stades[106] plus loin, et toujours vers le milieu de l’île, était une montagne peu élevée. Là, demeurait, avec sa femme Leucippe, Évenor, l’un des hommes que la Terre avait autrefois engendrés. Il n’avait d’autre enfant qu’une fille nommée Klitô[107], qui était nubile quand ils moururent, tous les deux. Poséidon en devint épris et s’unit avec elle. »
Voilà qui est significatif : Évenor et Leucippe sont des enfants de la Terre, Gaïa. Ils sont donc les représentants emblématiques des forces telluriques, de tendance maternelle. Quant à Poséidon, c’est un ouranien, une entité divine céleste, chargée des forces cosmiques, classées traditionnellement comme masculines. Tout se passe, selon le récit de Platon, comme si l’union entre les forces telluriques et les forces cosmiques était capable d’engendrer une sorte de « Jérusalem terrestre » à l’image de celle, céleste, promise par les Évangiles. On retrouvera cette conception dans la tradition christique lorsque Jésus recevra la consécration féministe de la part de Marie de Magdala dans l’énigmatique scène censée se dérouler à Béthanie. En théorie, l’union de Poséidon et de Klitô rétablit l’harmonie universelle bousculée par les actions incohérentes des existants humains d’après toutes les traditions archaïques concernant la plus lointaine préhistoire. En somme, en s’unissant avec Klitô, Poséidon restitue la situation primordiale d’avant la grande « séparation » qu’est la prise de conscience des humains après avoir mangé le fruit de l’arbre de la Connaissance.
Cependant, Poséidon prend ses précautions vis-à-vis des existants humains qu’il sait faibles et capables du pire comme du meilleur. Si Klitô symbolise la déesse Terre, il faut la protéger de toute altération : « Pour clore et isoler de toutes parts la colline qu’elle habitait, il creusa alentour un triple fossé rempli d’eau, enserrant deux remparts dans des replis inégaux au centre de l’île, à une égale distance de la terre, ce qui rendait ce lieu inaccessible : car on ne connaissait alors ni les vaisseaux, ni l’art de naviguer. » Il n’est guère difficile de reconnaître ici une image très réaliste de la matrice de la Déesse Mère. Et, en isolant Klitô dans une matrice originelle, Poséidon en fait la souveraine symbolique de la nouvelle collectivité qu’il est en train de créer.
Il faut cependant s’interroger sur l’union de Poséidon et de Klitô. N’est-elle pas un doublet savant de celle de Poséidon et Amphitrite, fille de Nérée, et emblème des forces maritimes ? On sait que le dieu grec était amoureux de la néréide Amphitrite, mais que celle-ci, voulant demeurer vierge – comme nombre d’héroïnes de la Légende dorée chrétienne –, le fuyait sans cesse. Diverses versions de la légende grecque font intervenir soit un dauphin, soit un homme du nom de Delphinos, dans ce qu’on peut appeler la « quête » d’Amphitrite. C’est en tout cas le dauphin, ou Delphinos, qui va chercher Amphitrite et la présente à Poséidon, permettant à celui-ci d’épouser la « fille de mer » et d’en avoir un fils nommé Triton. Mais il faut bien reconnaître que les généalogies mythologiques ne sont que des « pense-bête » destinés à démontrer la continuité d’un concept métaphysique incarné dans un réel soi-disant historique. En l’occurrence, il s’agit bel et bien d’une référence à une civilisation de peuples de la mer.
Cependant, et toujours d’après le dialogue de Platon, lorsque Klitô eut donné naissance à deux jumeaux, Poséidon « divisa l’île en dix parties. Il donna à l’aîné la demeure de sa mère, avec la riche et vaste campagne qui l’entourait […]. L’aîné, le premier roi de cet empire, fut appelé Atlas, et c’est de lui que l’île entière et la mer Atlantique qui l’entoure tirent leur nom. Son frère jumeau eut en partage l’extrémité de l’île, la plus proche des Colonnes d’Hercule ». Ensuite, Poséidon et Klitô eurent encore quatre fois des jumeaux.
Tout cela demande réflexion, notamment à propos du nom d’Atlas donné à l’aîné des jumeaux. Dans la fable grecque, Amphitrite, pour échapper aux recherches de Poséidon, se réfugie dans les montagnes d’Atlas, où Delphinos la découvre et finit par la convaincre d’épouser Poséidon. On ne peut également que penser aux Dioscures, c’est-à-dire à Castor et Pollux, qui, en Inde (les Açvin), appartiennent à la troisième fonction (celle des producteurs), plutôt à la seconde dans la tradition celtique (celle des guerriers), tandis que chez les Latins, ils sont considérés comme les protecteurs des navigateurs. Or, il est curieux de constater que, après la conquête romaine, le culte des Dioscures fut inconnu des Gaulois romanisés, sauf chez les peuples riverains de l’Atlantique, notamment des Vénètes d’Armorique qui, d’après César, étaient les maîtres absolus de la navigation dans l’Atlantique, la Manche et la mer du Nord. Et Diodore de Sicile (IV, 56) assure que ces mêmes Vénètes, adorateurs de Castor et Pollux, « étaient arrivés par la mer ». Les Vénètes seraient-ils les descendants des Atlantes ? La question peut se poser[108].
Critias poursuit son récit : « La postérité d’Atlas se perpétua, toujours vénérée : le plus âgé de la race laissait la place au plus âgé de ses descendants, et ils conservèrent ainsi le pouvoir dans leur famille pendant un grand nombre de siècles. Ils avaient amassé plus de richesses qu’aucune dynastie royale n’en a possédé et n’en possédera jamais. Enfin, ils avaient en abondance dans la ville et dans le reste du pays tout ce qu’ils pouvaient désirer. Et bien des choses leur venaient du dehors, à cause de l’étendue de leur empire. »
Si l’on comprend bien, l’île Atlantide regorgeait de richesses de toutes sortes, tant agricoles que minières, notamment grâce à un commerce maritime hors du commun. Cet aspect maritime apparaît particulièrement étrange lorsqu’on lit le compte rendu des travaux auxquels se livrent les habitants de l’île : « Leur premier soin fut de jeter des ponts sur les fossés qui entouraient l’ancienne métropole, et d’établir ainsi des communications entre la demeure royale et le reste du pays. Ils avaient élevé de bonne heure ce palais à la place même qu’avaient habitée le dieu et leurs ancêtres. […] Ils avaient creusé, à partir de la mer, un canal de trois arpents de largeur, de cent pieds de profondeur, d’une étendue de cinquante stades, et qui aboutissait à l’enceinte extérieure. Ils firent en sorte que les vaisseaux qui viendraient de la mer pussent y entrer comme dans un port, en ménageant une embouchure où les plus grands pouvaient se mouvoir sans peine. Dans les enceintes de terre qui séparaient les enceintes de mer, en face des ponts, ils ouvrirent des tranchées assez larges pour livrer passage à une trirème, et unirent leurs bords par des toits, de sorte que les navires les traversaient à couvert. Car les enceintes de terre s’élevaient fort au-dessus du niveau de la mer, et l’enceinte de terre contiguë avait les mêmes dimensions. »
Il s’agit de travaux gigantesques exécutés par des peuples qui savaient, semble-t-il, mesurer prudemment les rapports conflictuels entre la terre et la mer. « Le pourtour de cette île, les enceintes, le port de trois arpents de largeur, ils revêtirent tout cela d’un mur de pierre. Ils construisirent des tours et des portes à la tête des ponts et à l’entrée des voûtes sous lesquelles passait la mer. […] Au milieu s’élevait le temple consacré à Klitô et à Poséidon, lieu redoutable, entouré d’une muraille d’or, où ils avaient autrefois engendré et mis au monde les dix chefs des dynasties royales. C’est là qu’on venait, chaque année, des dix provinces de l’empire, offrir à ces deux divinités les prémices des fruits de la terre. Le temple, réduit à lui-même, avait un stade de longueur, trois arpents de largeur et une hauteur proportionnée. Il y avait dans son aspect quelque chose de barbare. » C’est un Grec qui s’exprime ainsi et qui utilise des termes grecs pour définir un pays à la fois étrange et étranger, assez différent de la conception grecque et égyptienne de l’architecture sacrée. Dans ces conditions, on ne peut que comparer cette description de Critias, d’ailleurs enthousiaste, avec celles qu’on peut faire à l’heure actuelle de divers monuments mégalithiques d’Irlande, de Grande-Bretagne et de Bretagne armoricaine : ils obéissent à des règles d’architecture précises et symboliques, mais n’en présentent pas moins des caractères barbares complètement étrangers aux normes helléniques. Est-ce que les constructeurs de mégalithes, dont les plus anciens témoignages se trouvent précisément sur les bords de l’Atlantique, ne seraient pas les rescapés de la grande catastrophe qui anéantit l’Atlantide « en un seul jour et en une seule nuit » ? Encore une question qui se pose et qui risque de demeurer longtemps sans réponse…
Il y a autre chose encore : on peut faire la relation entre cette vision de l’Atlantide et de la catastrophe – imaginaire ou réelle, mais vraisemblablement réelle – qui l’a anéantie, et la légende, très christianisée, de la ville d’Is, telle que nous l’a transmise la mémoire populaire bretonne armoricaine. Les tenants et aboutissants sont en effet si proches qu’il n’est pas permis de douter un seul instant d’une concordance entre les deux traditions, mêmes si celles-ci se perdent dans la nuit des temps.
La légende de la ville d’Is est greffée sur des souvenirs géologiques et historiques de villes englouties sous la mer, sous un lac ou sous le sable. C’est donc un témoignage d’une réalité indubitable : des villes ou des territoires étendus ont été détruits par des phénomènes naturels, séismes, éruptions volcaniques ou raz de marée, ou même lente progression du niveau des mers, à différentes époques de l’histoire de la Terre, notamment à la fin de l’âge du bronze, quand le réchauffement de l’atmosphère a provoqué la perdition d’établissements humains situés au plus près de la mare ou des lacs. Il est intéressant de considérer ces catastrophes dans un cadre sinon mythologique, du moins religieux. Car, sans aucune exception, ces disparitions de villes ou de territoires sont liées à une révolte contre Dieu et constituent donc un châtiment.
Il serait évidemment vain de rechercher l’emplacement de la ville d’Is armoricaine, encore que, selon toutes probabilités, il s’agit d’une cité gallo-romaine située dans l’actuelle baie des Trépassés, à l’extrémité occidentale de la Bretagne entre la pointe du Raz et la pointe du Van, où se perd sous la mer une voie romaine venue de Quimper. L’essentiel réside, comme dans le cas de Sodome et Gomorrhe, comme d’ailleurs dans celui de l’Atlantide, dans une série d’actions humaines contraires aux desseins d’un dieu outragé qui décide de supprimer de la surface du globe des éléments qu’il juge contraires au plan primitif dont il est le fidèle gardien.
La légende de la ville d’Is nous est parvenue par fragments dans la tradition populaire orale de la Bretagne armoricaine, recouverte d’une coloration chrétienne incontestable. Mais il est facile d’en reconstituer le schéma originels[109] : la fille du roi Gradlon de Cornouaille, qui se nomme Dahud (d’un ancien celtique Dagosoitis, « la bonne sorcière »), demande à son père de construire une ville dont elle sera la maîtresse incontestée et incontestable. Ce sera une ville portuaire, bâtie à l’abri d’une digue la protégeant des fureurs de l’océan, qui deviendra très riche et très puissante par l’afflux des bateaux marchands venus du monde entier. On voit tout de suite le rapport qui existe entre cette Ker Is (« ville basse ») et l’Atlantide : il s’agit d’une cité gagnée sur la mer et qui doit sa puissance et sa richesse à cette situation privilégiée entre la terre et la mer. Le récit de Critias, repris par Platon, ne prétend pas autre chose.
L’Atlantide comme la ville d’Is sont des pays de cocagne, de vrais paradis sur terre. « Pendant plusieurs générations, tant qu’il y eut en eux quelque chose de la nature du dieu dont ils étaient issus, les habitants de l’Atlantide obéirent aux lois qu’ils avaient reçues et honorèrent le principe divin qui faisait leur parenté. Leurs pensées étaient conformes à la vérité et en tous points généreuses. Ils se montraient pleins de modération et de sagesse dans toutes les éventualités et dans leurs mutuels rapports » (Platon, Critias).
Hélas ! le temps détruit peu à peu les bonnes volontés : « Quand l’essence divine se fut amoindrie par un continuel mélange avec la nature mortelle, quand l’humanité l’emporta de beaucoup, alors, impuissants à supporter la prospérité présente, ils dégénérèrent. »
C’est alors que gonflés par l’orgueil et harcelés par un désir effréné de puissance, les Atlantes envoient leurs armées conquérir de nouveaux pays. Ce que raconte le prêtre de Saïs à Solon à ce propos paraît coïncider avec l’invasion des rivages méditerranéens, de l’Égypte en particulier, par ces mystérieux « peuples de la mer ». Et toujours selon le prêtre de Saïs, cette invasion fut arrêtée par une coalition dirigée par Athènes. Certes, il ne faut pas se méprendre sur la mention d’Athènes, cela signifie seulement que les peuples de la mer Égée s’étaient ligués contre « une puissante armée qui, partie de l’océan Atlantique, envahissait insolemment et l’Europe et l’Asie » (Timée).
Mais cette expédition ambitieuse des Atlantes n’était pas conforme au plan tracé par Poséidon lors de la fondation de son royaume insulaire. Les Atlantes ont trahi, comme les habitants de Sodome et de Gomorrhe. Ils ont rompu le contrat passé avec la divinité et se sont donc révoltés contre elle. « Alors, le dieu des dieux, Zeus, qui gouverne selon les lois de la justice, dont les regards discernent le bien et le mal, apercevant la dépravation d’un peuple naguère si généreux, et voulant le châtier pour le ramener à la vertu et à la sagesse, assembla tous les dieux dans la partie la plus brillante des demeures célestes, au centre de l’univers, d’où l’on contemple tout ce qui participe de la génération, et les ayant rassemblés, il leur dit… » Malheureusement, le manuscrit de Critias est lacunaire et s’interrompt juste à cet endroit, et nous ne saurons jamais quel a pu être le discours de Zeus devant tous les Olympiens rassemblés au centre de l’univers.
Mais, compte tenu de la catastrophe qui anéantit l’île Atlantide, et dont rend compte brièvement le Timée, toujours d’après les mêmes sources, il est facile de l’imaginer. Il devait être semblable au discours du Mésopotamien Enlil avant de provoquer l’assèchement précédant le déluge, et surtout aux réflexions de Yahvé-Adonaï selon les termes de la Genèse hébraïque. Il fallait extirper le mal, l’éradiquer complètement. D’où le cataclysme qui engloutit l’Atlantide « en un seul jour et en une seule nuit », abandonnant un peu partout sur les terres européennes des débris des armées parties à la conquête du monde.
L’analogie avec la légende de la ville d’Is est flagrante. Dans le contexte chrétien dans lequel nous est parvenue cette tradition, il s’agit bel et bien d’un peuple orgueilleux et fier de ses richesses, qui oublie les principes divins et s’expose ainsi au châtiment suprême. Certes, la princesse Dahud, la « bonne sorcière », règne sur cette ville de marchands enrichis et sans scrupule. C’est la fille du roi, née d’une ancienne liaison de Gradlon avec une femme « de l’autre monde », donc d’un être féerique diabolisé à l’extrême parce que s’opposant au christianisme triomphant qui est celui de son père et des « saints fondateurs » de la Bretagne armoricaine : Korentin, l’évêque de Quimper et Gwennolé, le fondateur de l’abbaye de Landévennec. Selon la légende, c’est précisément Gwennolé qui est envoyé dans la ville d’Is pour tenter d’en convertir les habitants et les faire échapper au tragique destin qui les menace.
Mais les prédications de l’abbé de Landévennec sont vaines. Les habitants d’Is l’insultent et le menacent. Il quitte la ville en la maudissant au nom de Dieu, et prévient seulement le roi Gradlon qu’il devra s’enfuir trois nuits plus tard s’il veut survivre à la catastrophe. Dans la version très christianisée qui est la seule dont nous disposons, la princesse Dahud, éperdument amoureuse d’un beau jeune homme en qui on reconnaît facilement le diable, lui confie les clés de la grande digue qui protège la ville et le port. Ainsi est submergée Is la maudite, par l’invasion des eaux marines. Seul en réchappe le roi Gradlon, comme Loth et ses filles, malgré sa faiblesse qui l’inclinait à sauver sa fille en dépit de tout. Et, depuis ce temps-là, la cité d’Is est « en dormition » sous la mer, attendant quelque héros qui viendra la faire resurgir avec sa princesse et ses richesses somptueuses. Cette légende, qui a son équivalent non seulement au Pays de Galles et en Irlande du Nord[110], mais dans de nombreuses régions de France (Massif central et Pyrénées notamment), est le témoignage d’un bouleversement géologique, c’est évident, qui a été interprété comme un châtiment décidé par une ou plusieurs divinités exaspérées de voir les existants humains s’engluer dans les ténèbres d’une révolte sans issue. Si Platon a mis en évidence cette tradition de l’Atlantide, c’est bien dans un souci moralisateur. Il n’empêche que la réalité des faits qui sont relatés dans le Timée et le Critias ne peut être mise en doute. Et si l’on a dit et répété que l’Atlantide était peut-être située dans l’île méditerranéenne de Santorin (ce qui est en contradiction avec le texte de Platon situant l’Atlantide au-delà des Colonnes d’Hercule), île où sont évidentes les traces d’une éruption volcanique catastrophique, ce n’est quand même pas sans raison. La disparition brutale de l’île Atlantide, où qu’elle ait été située, a eu des répercussions sur tout le monde antique, principalement méditerranéen. Il s’agit évidemment d’un tremblement de terre d’une forte amplitude qui a provoqué une série de raz de marée dévastateurs et, très probablement, diverses dislocations de l’écorce terrestre avec apparition de phénomènes volcaniques.
Platon a été accusé d’avoir inventé la fable de l’Atlantide. En fait, il n’avait pas besoin de l’inventer : il lui suffisait de puiser dans toutes les sources, grecques, égyptiennes ou autres, pour y découvrir un exemple saisissant qui lui permettrait de préciser sa vision de l’harmonie du monde. Car tel est le but de ce récit qui nous est malheureusement parvenu tronqué, démontrer qu’aucun peuple ne peut prétendre à une quelconque hégémonie. C’était bel et bien le sens de l’échec de la tour de Babel : l’empire – quelque peu énigmatique – constitué par Nemrod dérangeait l’équilibre d’un monde dont Yahvé avait fixé les règles et les conditions, tout en laissant aux existants humains une liberté d’action totale selon leur conscience. Mais la conscience humaine est à l’image de celle de Dieu, elle n’est pas divine, elle est fragile, sujette aux erreurs et aux errements. C’est là que réside le péché, lequel n’est pas forcément une désobéissance à une loi donnée, mais un manquement qui peut conduire à la destruction de l’univers tel qu’il a été planifié par le créateur.
La révolte des Atlantes contre le plan divin entre dans le même cadre que celui de l’empire plus ou moins mythique de Nemrod : celui-ci s’est effondré dès que les existants humains n’ont plus parlé le même langage et n’ont plus compris le message originel. Et l’histoire nous donne bien d’autres exemples de cette sorte. À la mort d’Alexandre le Grand – qui se prenait pour un dieu suprême – les pays qu’il avait conquis par la force se sont séparés les uns des autres et ont repris leur entière autonomie. L’empire napoléonien, issu de l’utopie révolutionnaire qui visait à établir une république universelle – donc une hégémonie –, n’a pas résisté à la défaite de Waterloo et à l’exil de celui qui se prenait pour l’empereur du monde. La suprématie de la race blanche « nordique » que visait l’idéologie paranoïaque hitlérienne s’est écroulée sous les bombes qui pilonnaient Berlin en 1945. L’immense et tyrannique empire stalinien, né d’un rêve marxiste irréalisable, s’est lui aussi effondré à la faveur de la destruction symbolique du tristement célèbre mur de Berlin. Cela ramène à la « grandeur et à la décadence de l’Empire romain » dont les causes ont été si bien analysées par Montesquieu : cet empire, qui prétendait à l’hégémonie mondiale, s’est pourri par l’intérieur avant de tomber, comme un château de cartes, devant la poussée de peuples soi-disant « barbares ». Ainsi va le monde, et sic transit gloria mundi, comme le dit l’un des adages populaires les plus véridiques – et réalistes.
C’est encore Rabelais qui met en évidence, sous couvert de dérision, la vanité des conquérants. On sait que les tentations hégémoniques de Rome sur l’Italie, puis sur le monde méditerranéen, sont la conséquence d’un état de fait, la défense du Latium contre les incursions des montagnards voisins, Sabins et Albains, visant à piller les riches récoltes des Romains. Cette primitive attitude de défense, parfaitement louable et normale, a éveillé chez les Romains le désir d’aller plus loin. Et c’est ainsi que, dans la mythologie, le dieu Mars, autrefois protecteur des récoltes agricoles, est devenu peu à peu un dieu guerrier agressif. Il a dû en être de même chez les Atlantes, soucieux dans un premier temps de conserver la prospérité acquise par leur travail et conscients d’appartenir à une lignée divine, puis, après avoir réussi à préserver leur civilisation, saisis par le « démon » de l’ambition et de la toute-puissance. C’est effectivement ce que nous rappelle Rabelais dans le trente-troisième chapitre de Gargantua.
De quoi s’agit-il ? D’une banale querelle entre « fouaciers ». Mais cela suffit pour développer l’agressivité et l’ambition. Le roi Picrochole, voisin et rival de Grandgousier, père de Gargantua, sous prétexte que ses « fouaciers » ont été malmenés par les sujets de Grandgousier, leur déclare la guerre. Mais, au cours d’une assemblée de conseillers où chacun s’excite et se laisse aller à sa mégalomanie galopante, Picrochole (dont le nom, d’origine grecque, signifie « d’humeur acide ») en vient à se donner pour but d’envahir la terre entière et d’y imposer sa loi. C’est alors qu’en plein conseil intervient à contre-courant un vieux gentilhomme éprouvé en divers hasards, et vieux routier de guerre, nommé Échephron. Et ce qu’il ose dire devant tout le monde est du plus haut intérêt, car son nom signifie littéralement, toujours en grec, « celui qui apporte le non-sens ».
Voici ses paroles : « J’ai grand peur que toute cette entreprise sera semblable à la farce du pot au lait, duquel un cordonnier se faisait riche par rêverie ; puis, le pot cassé, n’eut de quoi dîner. Que prétendez-vous par ces belles conquêtes ? Quelle sera la fin de tant de travaux et traverses ? » Picrochole lui rétorque que, grâce à cette action, « nous retournés, nous reposerons à nos aises ». Mais Échephron persiste dans sa critique dubitative : « Et si par cas jamais n’en revenez ? Car le voyage est long et périlleux. N’est-ce pas mieux que maintenant nous reposions, sans nous mettre en ces hasards ? »
Apparemment, l’anecdote rapportée par Rabelais est dans la droite lignée du carpe diem des Épicuriens : « Cueillez le jour », autrement dit « profitez de l’instant présent ». Mais ce n’est pas tout à fait cela, car si l’on analyse en détail cette motion de présent, on s’aperçoit que le présent n’existe pas : il n’est que la transition impossible à saisir entre un passé récent et un futur proche, une frontière qui ne peut obéir à aucune règle. Si l’on prend conscience du présent, c’est qu’il est déjà du passé ou du futur immédiat. C’est pourquoi, dans certaines langues, comme le gallois, langage philosophique par excellence, le temps présent n’est jamais employé mais remplacé par le futur. Tout cela débouche cependant sur une certitude : tout est avenir, y compris Dieu. Mais ce dieu – quel qu’il soit – a tracé un plan, lui qui est omniscient et omnipotent. Malheur à ceux qui se dressent en travers de ce qu’il a prévu ! C’est le sens qu’il convient d’attribuer à cette révolte des Atlantes, telle qu’elle est relatée par Platon dans le Critias et dans le Timée.
Tout se passe comme si Platon considérait Dieu – ou le démiurge – comme le « Grand Architecte de l’Univers » si cher aux francs-maçons, ou comme le « Grand Horloger » des déistes. Ce n’est ni plus ni moins que la conception antique indienne où Mitra joue le rôle d’un régulateur de l’univers. Tout ce qui est contraire à ce plan est condamné par la divinité, d’où cette abondance, relevée dans de nombreux mythes, de châtiments infligés aux humains en conséquence de leurs déviances. Et, bien entendu, cela ne peut se traduire que sur un plan matériel car l’existant humain est limité dans ses perceptions du visible et de l’invisible. Si le monde existe, c’est parce qu’il est relatif, qu’il est le commun dénominateur entre ce qui est réel (au point de vue matériel) et ce qui ne l’est pas (au point de vue spirituel). La nature n’est pas inépuisable, comme on le croyait au XIXe siècle, mais elle est capable de réagir à l’action des humains. Elle se venge parfois cruellement des empiétements, des mépris et des abus des existants. Voilà pourquoi l’île Atlantide, révoltée contre le plan divin, a été engloutie « en un seul jour et une seule nuit ». L’attitude de ses habitants dérangeait l’harmonie universelle planifiée par la divinité. Combien de nations, en ce début de XXIe siècle, ont compris ce message venu de la nuit des temps ?